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À plat

il y a 15 heures
4 min de lecture

François Bordes

L'Atelier contemporain, mars 2026



D’abord un rythme. Une parole qui boite, reprend, repart. Une langue qui avance par scansions, reprises brèves, comme si écrire relevait moins d’un récit que d’une remise en mouvement.


 « Ben oui les mots ça suffit pas »

 

L’entrée est nue. Pas de grand tombeau lyrique. Pas de surplomb. Une voix parle depuis l’après-coup, « l’après-des-secousses », les chambres traversées par les absents, les jours aplatis par la fatigue, la pandémie, l’usure des corps.

 

« les morts nous regardent / ranger les courses / dans le coffre »

 

Par endroits, par échos, le rappel de certains carnets de Jean Mambrino ou les poèmes pauvres de Jean Follain : même refus du spectaculaire, même attention aux survivances ténues. Mais À plat garde une nervosité toute contemporaine, traversée par le bruit des villes, les protocoles sanitaires, les messages, les corps empêchés.

La langue circule. Avec et contre.

À plat est un monde (Nord-Sud réunis) où les formes changent sans cesse : épigrammes, chansons pauvres, lettres, archives, comptines disloquées, stances élégiaques, sonnets presque défaits… Le livre avance par mutations rythmiques successives. Chaque section invente sa propre manière de tenir face à la disparition.

 

« un peu bancal / mais vivant encore »

 

La lecture elle-même éprouve le déplacement. Déplacement de forme en forme, de voix en voix, comme si aucune structure stable ne pouvait désormais contenir seule l’expérience du deuil. On pense parfois aux livres tardifs de Bernard Noël — lorsque la langue ne cherche pas à construire mais à maintenir une présence respiratoire minimale.

 

« De la musique voilà bien / Finalement tout ce qui reste / Actif et palpitant encore »

 

Le rythme intervient là où la conscience échoue. Lire À plat, c’est sentir une tentative obstinée de préserver la pulsation dans une langue menacée d’arrêt. Reprises, bégaiements volontaires, refrains précaires, insistance orale, manière de pousser une phrase jusqu’à son point de trébuchement. Mais chez François Bordes, la scansion demeure fragile, presque retenue, performative et vitale à la fois. Poème cherche sa cadence comme on cherche une manière de continuer à vivre. Poème rouletabosse met les pieds dans l’À plat.

 

« on roule / on roule encore / dans la chanson trouée des jours »

 

…marcher, rouler, traverser, reprendre route sont des gestes poétiques avant même d’être narratifs. Au cœur du livre, Vieux cheval d’archive déplace encore la dynamique du recueil. Le deuil est un travail de fouille : dossiers verts, lettres, cassettes audio, tapuscrits, photographies, revues bricolées. La mémoire ne passe jamais par l’abstraction mais par des objets manipulés, retrouvés, rouverts. Tenus.

 

« une cassette / des photos pliées / et ta voix qui recommence »


Le poème circule entre les temps. Circulez, circulons, il y a tant à vivre et à voir.


 « Les amis essentiels un jour, nous donnent une clef »

« Tu m’as sauvé la vie à l’âge pas sérieux »

 

Oui, les amis, les amours vont et (re)viennent avec une force discrète et bouleversante. Les morts ne présentent jamais de figure figée. Leurs voix continuent d’agir, de marcher avec le vivant et nous adressent une question pasolinienne : comment continuer à faire communauté avec les disparus, les humiliés, les vaincus, sans les transformer en mythologie ? Dans les très belles pages adressées à l’ami disparu, l’écriture témoigne d’un élan adolescent persistant — musique, voyages, discussions, désir de refaire le monde. Le passé n’est pas sanctuarisé ; il afflue dans la mémoire de l’être et le présent du livre.

 

« on voulait refaire le monde / avec trois disques / et deux bouteilles »

 

Apparaît la tarentelle — mais elle était là depuis le début, on s’était déjà fait mordre et

« embobiner ».

 

« La musique est tisseuse / Elle recoud le temps »

 

Tarentella — dans les coutures, les refrains pauvres, les scansions courtes, les balbutiements volontaires de la langue. Langue aux cordes pincées. Danse du poison. Danse de crise. Danse répétitive du corps atteint qu’il faut remettre en circulation pour empêcher la sidération. La danse comme tentative de réinscrire corps&cœur menacés dans un rythme collectif. Dans le mal, son remède. Partant de là, beaucoup de lignes du recueil se rejoignent : la maladie, le tremblement, la marche, la musique, les hallucinations, les corps empêchés, mais aussi l’amitié et le désir de poursuivre — avec tout.

 

« Ô commandant sans navire / Sans joie vraie mais qui avance ! / Mais qui avance ! »

 

Poème ne cherche ni réparation ni sagesse. Il se maintient dans une oscillation fragile entre chute et relance, épuisement et renouveau du souffle.

 

« En remettant les mots à plat / Une carte se redessine »

 

Phrase centrale peut-être. Car À plat ne remet pas des mots “en ordre”. Il esquisse un nouveau plan, invente sa partition, tente de rouvrir des chemins possibles à travers les ruines : passages entre les vivants et les morts, entre musique et silence, immobilité et mouvement, solitude et amitié.

Et longtemps après la lecture demeure une vibration troublante : un homme continue de marcher dans sa langue parmi les disparus et les vivants, les archives, les musiques et les bourrasques du temps.


Anne Mulpas Mai 2026

 
 
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