À la chaux de nos silences
Gaëlle Fonlupt
Éditions de Corlevour, janvier 2023

A la chaux de nos silences
D’un titre — à l’œil, ce qu’il cherche à entendre de lui-même et du monde. D’un titre, son pouvoir d’accroche, d’évocation. Ciel-qui-lit, ESPRIT ET CIE flashent quelques images en excès de vitesse.
A la chaux de nos silences
Imagerie collective, galerie personnelle… /…pyramides, éclats brûlants de désert, Grande muraille de Chine, la maison retapée de tes mains l’ami,
« Courvol - de gueules à la croix ancrée d’or » liftée, mon Lourdeau, à la chaux de tes mains de peintre peinant sur les murs du devenir > humilité et disparition, grandeur et temps… Sous l’apparente douceur, à la chaux, c’est aussi les fosses, les cadavres.
Ciel-qui-lit siège quelque part dans sa nuit, sur un quai de métro, recueil entre les mains, ESPRIT et cie décompose, en un battement de cils, le titre, le mastique — à la chaux > liant minéral, geste technique, savoir-faire ancien, la chaux > bâtir, recouvrir, lisser & protéger.
nos > lien, histoire commune, a minima deux singularités ?
Et puis silences > pluriel donc. Deux silences ? Entrelacs de Je et de Tu. Oui mais, oui et… à la chaux de…
à la chaux de nos silences…
Silence, un matériau plus ou moins naturel ? Le feu sec de l’impossible dire ? De quel sol, sous-sol étrange, douloureux, s’extrait-il ? Quelle demeure intime retape-t-il ? Quelle peste vient-il recouvrir, quelles chairs, quelles amours, mortes ou vives, tente-t-il de brûler ?
En épigraphe, Lorand Gáspár, humble galet grâce auquel l’ENFANT-MOI bâtit son Royaume ou agace la surface d’un lac. Au dos liquide du songe, « face claire de la nuit », Ciel-qui-lit accueille le Cantique des Cantiques, chant II —
« A son ombre, en désir je me suis assise » mène à « Ton ombre à la fenêtre » > premier poème.
Indifférente au monde ton ombre à la fenêtre fume
posée dans la distance de nos corps dépris
Et c’est, de poème en poème, le frémissement, le vide - couvert ou non d’un voile, un Tu & un Je en Ressac.
La quête d’une réponse, d’une entente. Ciel-qui-lit (son cœur peut-être bien) se liquide. ESPRIT ET CIE gratte, de page en page, un apprêt moins tendre et lisse qu’il n’y paraît,. L’apprêt que l’os fuit tout autant qu’il réclame. Pluralité du saisissement, des « je », des « tu » se mêlent, se délaissent. Dans la parole qui s’écrit, plus que faim, le désir est soif. La soif d’avant la source et le temps, minute blanche, libère & contraint quand
midi assomme les oiseaux
que
sueur cherche l’ombre
fraîcheur d’un mur chaulé rugosité dans le dos
Ciel-qui-lit hésite à poursuivre, au bout des doigts, d’inclinaisons rêveuses en déclinaisons nerveuses, les pages grattent, agacent, froissent comme
la bure rêche
— préférer l’humide
Ah.
l’humide
…
Accueillir un livre, la voix d’un.e Autre, c’est accepter de se (sa)voir les refuser, d’avoir à batailler avec un miroir que l’on désire sans vouloir l’aimer. C’est accueillir, en reflets, ses propres préjugés. La disgrâce du rejet. Au premier temps de
A la chaux de nos silences
Ciel-qui-lit voudrait jeter par-dessus son épaule l’amour, le linceul des draps, les ombres acides, le partenaire unique qui désole les paumes… Que faire d’un « lire par rejet » ? Lire, relire
les bras d’un homme et son souffle et sa peau
les eaux de son front qui baptisent le mien
Lire, relire.
ailleurs consentir.
Ciel-qui-lit résiste au poème, refuse de s’agenouiller — s’échoue au seuil du second temps du recueil. Cantique des cantiques, Chant III — « Chacun son glaive sur la cuisse, prêt aux affrontements de la nuit » Bien, ok. ! Parlons combat. Parlons :
Brûler tout
J’attends le feu
sa langue
le resserrement
Parlons de Sécher au couteau, de poème comme une ville en guerre. Parlons, parle-moi, poète, d’arracher les orbites à la petite cuiller. Ciel-qui-lit connaît les féminines vaillance & patience, le féminin du dévouement. Poème est « armée », poème est « légion » quand il puise en plein cœur. Quand au ventre, la solitude trop souvent gagne et sonne le dénuement.
Au deuxième temps du recueil, un « il », un « elle » débarquent sur la scène méditative. Au combat de la langue, de la langue au combat. Comme dans le titre, tout rejoue et déjoue le déplacement & la distance.
Ciel-qui-lit laisse couler la sueur première, accepte la Cilice du poème qui resserre la lecture, ouvre le troisième temps. Celui où l’écriture apaise l’être à nu, ses hontes pénitentes. Cantique des cantiques, Chant I — « Où sera ton repos à l’heure de midi ? » Entame de la question. Déchirure vitale & chemin des veines / des vaines.
Ma bouche ne sait plus rien
mes mots ne peuvent rien
je ne sais plus faire
plus rien faire que ça
empiler le passé sur les saisons
avorter le printemps dans l’été
(…)
blanchir mes nuits à la chaux de nos silences
Accueillir un livre, la voix d’un.e Autre, c’est accepter d’être retournée, de « chauler » son regard peut-être à la réciprocité, bien qu’ayant à revivre au présent vif du passé. C’est ressentir dans sa chair, son âme, la blessure, le dessèchement & la « revivance ». Que l’ordre des saisons soit bousculé. Entre vendanges tardives et récoltes précoces. Échange de fluides réciproques… ESPRIT ET CIE, AMOUR ET ARCHIMÈDE - quel autre point de transformation du monde que soi-même ?
Cantique des cantiques, retour du Chant III — « J’ai cherché celui que mon cœur aime ». Au commencement, la relation… Devenir Je en disant Tu.
« Celui qui dit Tu ne possèdes rien, mais il s’offre à une relation »... Eh oui, au second matin de lecture, Ciel-qui-lit discute en résurgence avec Martin Buber : « On ne peut vivre dans la seule présence, elle nous dévorerait ( ...) Et si tu veux que je te dise avec tout le sérieux de la vérité : l'homme ne peut vivre sans le Cela. Mais s'il ne vit qu'avec le Cela, il n'est pas pleinement homme. »*
Martin Buber, Chagall aussi.
Un être de lumière naissant du Je-Tu.
A la chaux de nos silences ouvre AMOUR, doucement l’extirpe de la tentation de l’insulaire, le révèle et l’offre — dans et par ses limites, ses déceptions, ses blessures — à plus vaste territoire que lui-même. AMOUR, une philosophie de la rencontre où le Je s’accomplit dans une latence active, un présent ouvert. Au creux des Catacombes, parmi tant de caves tant d’alvéoles, la servitude s’estompe. Dédale de questions, dédale d’attentes en prières — jusqu’à ce que se formule et s’élève le Chant d’entre les chants.
A la chaux de nos silences
Jusqu’à… Renaître
…de Son vivant.
Au souffle d’un dernier poème embrassant le premier.
Le bonheur bouleversant de toute relation.
Anne Mulpas
Juin 2024
* Martin Buber, Je etTu, Aubier - Philosophie, 2012

