Une odeur de fiction
Murièle Camac
Éditions Exopotamie, mai 2025

Se faire choper gentiment par une voix amicale, familière — « Moi, j’écris des trucs ». Sourire.
Premier mouvement de Ciel-qui-lit, une réponse du tac au tac — Vas-y, dis-moi voir.
Alors rewind !
Générique
Une odeur de fiction
première de couv’ et épigraphes (Ithaque de Constantin Cavafis et Alphabet de Inger Christensen), et puis premier poème :
Hollywoode
En un « e » le mot mythique devient matière malléable. En un « e » plus que discret, ça joue, s’est joué, s’est rejouable. Ça ouvre comme un travelling peut-être déjà conscient de ses artifices… Une odeur de fiction installe d’emblée un paysage qu’on fabrique autant qu’on le traverse. Les premières pages déplacent le regard — enlever John Wayne, c’est déplier le décor — et quelque chose d’intime affleure dans cette mise à nu du cinéma. On entre dans un monde où voir, c’est déjà monter, découper, réécrire.
La numérotation ne sert pas à “organiser” au sens classique, mais à enchaîner, à relancer. On est du côté du séquencement, presque du storyboard ou du rush. Dans et dès Hollywoode, par exemple, le « 1 » installe un principe (retirer John Wayne, déplacer le décor) tandis que le « 2 » vient compliquer, salir, rendre l’opération moins propre (le cadavre, le décor qui résiste, les restes). Du coup, chaque fragment agit comme une prise différente d’un même geste : voir / fabriquer / enlever / rater.
Très vite, ô joie, le lien se tisse, comme si la voix du recueil venait déplacer d’une pichnette l’angle de lecture, qu’ainsi s’ouvraient des seuils, et d’autres seuils, et d’autres seuils… Opéra, Danse, Rituel, Forêts, Fable. (…)
Les titres eux-mêmes installent un régime mouvant/mouvementé. Ce ne sont pas des thèmes, mais comme des modes d’entrée, presque des consignes perceptives qui permettent d’accueillir autant — « L’amour, laissez-moi rire ! » que « Le paradis, c’était pas compliqué ».
Une odeur de fiction ne raconte pas : il monte. Les scènes apparaissent, coupent, se succèdent sans transition explicite. Un élan traverse, disparaît. Une mère écureuil attend, regarde vers un hors-champ. Le poème procède par plans, par surgissements, par disparitions — un cinéma sans narration, une caméra intérieure qui ne stabilise rien.
Dans le même mouvement, quelque chose relève de la danse. Pas comme motif, mais comme principe d’enchaînement. Déplacements, suspensions, reprises. Les textes avancent par gestes plutôt que par idées — la pensée surgit du geste lui-même.
Une odeur de fiction
et des états intermédiaires, où l’attention ne se fixe pas mais circule.
« Nous y entrons comme dans une sieste. »
Chaque poème commence déjà ailleurs, dans un autre monde, un autre régime de pensée. Hors-champ.
La lecture se maintient dans une forme d’instabilité active. La langue parfois se retire légèrement — « les langues qu’on y parle… exprès pour qu’on ne les comprenne pas » — comme si comprendre trop vite était une manière de rater. Ciel-qui-lit accepte le retrait, l’opacité douce, aussi grave que joyeuse. Par-dessus l’épaule, passe fugitivement l’ombre de Wittgenstein : le langage ne décrit pas simplement le monde, il en conditionne aussi les limites… (un « truc » dans le genre / même sourire qu’en intro).
Et puis le recueil resserre.
Le corps revient au premier plan : « Le genou. Le coude. Le larynx. Le sang. » La fragilité est distribuée, sans emphase, presque cartographiée. Le réel affleure sans hiérarchie. Une phrase trouvée sur une porte : « tu m’as quitter sans savoir que ma vie c toi ». Le monde s’écrit lui-même, avec et sans nous, et le livre le laisse entrer tel quel, au même niveau qu’une scène de forêt ou qu’une proposition sur l’origine.
« L’origine du monde est un groupe nominal. » (…)
« L’opposé de l’origine du monde, c’est la fin du monde (il est possible en ce siècle que tout le monde y soit) »
La phrase ouvre un plan où la langue fabrique autant qu’elle nomme. Rien ne se fixe, tout circule. Il y a aussi des gestes d’enfance — ramasser, cueillir, regarder tuer — qui ne relèvent ni de la nostalgie ni du récit, mais d’une pratique, d’une inscription dans le vivant. Le livre ne hiérarchise pas : il juxtapose, il laisse coexister.
Une odeur de fiction.
De l’odeur & des bruits.
Ça circule du trivial au tragique sans prévenir. Un rire et presque aussitôt, ça tenaille sec. Peu à peu, ce qui se dessine en-dedans n’est pas un discours, mais une manière de traverser les jours.
Trottoir, fatigue, argent, transports. « Je me tiens dans le brouillard. » Ce n’est pas une perte. C’est une condition. Lire et accepter une désorientation légère, contrôlée, où rien ne se stabilise jamais tout à fait. Dans la langue, parce que dans la vie. Comme un souhait, une prière :
« Rivière
qui charrie des cieux et de l’enfance arrose mes yeux adultes
(.)
berce mes réveils
toi qui inverses le monde »
Anne Mulpas
Mars 2026

