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Primevères fantômes

il y a 16 heures
4 min de lecture

Orée Li

éditions des Lisières, mars 2025



Une librairie indé. Un recueil jaune. Primevères fantômes. La collision douce d’images de printemps, de renouveau et de disparition.

En-dedans des feuillets jaunes le parsèment. Scandent la première balade, pollinisent le regard de quelques titres, quelques références. Debout, je cueille à l’arrachée : Racines inverses. Morphologies limites. Contrées cellulaires, Principes actifs. Polyphonie psychochimique. Pollens mauves. / Barbara, Rachel Carson, Ananda Devi ou bien encore L’encyclopédie thématique Weber II…

Ciel-qui-lit se pointe à la caisse, emporte guillerette le recueil dans son panier… et se fait défricher, retourner, engrainer.

Fuite Raison dans la prairie.

Un autre monde se perçoit/reçoit par circulations et entrelacements : odeurs, effluves, phéromones, sève, filaments…


Revenons au début. Voix au chapitre. Racines inverses. Première page :


Une voix a chuchoté. C'est un conflit ? Oui, ai-je répondu. À l'intérieur de toi ? Oui, jusque dans les vaisseaux sanguins.


Ça commence ainsi. Par un dialogue intérieur — mais pas sûr. Faut écouter avant de prétendre savoir qui parle. Faut laisser pénétrer_infuser.


fusion du drame et de la lumière / tout doit être transformé en rêve / sinon rien

—

je suis le premier soleil de la famille / ni homme ni femme l’aurore / est interminable j’existe / petit à petit


C’est ok. C’est «  compris  » — comprendre «  comprehendere  ». Au sens où la parole est accueillie, le geste est embrassé. Mais pas trop vite. Ça se déplace lentement dans le corps, dans les vaisseaux, les artères… Le recueil avance par glissements successifs ; chaque image prolonge et transfigure la précédente au lieu de la remplacer. Le sang appelle les arbres, les arbres prolongent les artères, le jardin devient une manière de penser, de se

mouvoir, d’aimer, de se souvenir….

Racines inverses. Racines inverses. Racines inverses… Des mangroves m’éclatent un instant, leurs racines dressées hors de l'eau. Puis ça s’éteint — le recueil m’entraîne sur son propre chemin _ la direction est une image. Ses « racines » re-dessinent ma langue. Elles déplacent, bousculent l'idée même de croissance.


je ne veux pas / me souvenir de tout


Alors les poèmes « nouent chouent hibouent jeu-nouent » avec l’enfance, sa parole offerte au silence.


silence / que dire d’un mot / qui contient autant de sang / dans les champs


Peut-être que l’absence se souvient de nous ? Puisque — les fantômes et les pétales / sont liés / depuis toujours / par un pacte de grouillance


Morphologies limites - donc. La voix revient. Double. Et plus encore. Le vivant, avec et par elle, ne se fixe en aucun lieu — le recours à la prose prolonge la porosité, accueillant et assimilant question, conversation et confidence. Les pages_passages prennent alors une place nouvelle. Elles accueillent une autre respiration de la langue, une autre vitesse de pensée, avant de rendre le mouvement aux vers. (sic)

À partir de là, Regard partage sa place avec de multiples formes de perception, même celles que l’on ne connaît pas. Les phéromones, la sève, les filaments deviennent des manières d'habiter le monde et nos pertes autant que de les sentir. Les vivre, les revivre. En somme et sommes de petits pois et mois : s’émerveiller. Entre poème et suicide.


Ça ne veut pas dire que le poème est un suicide. Et ça ne veut pas dire non plus que le suicide est un poème. Non. Ce que je veux dire c’est qu’il y a des liens entre ces deux choses-là.


Alors quoi ? J'adopte le rythme des phéromones — ciel-qui-lit tout autant. Perception change d'échelle. Au début, le jardin, la prairie, la rivière. Puis des clairières, des lisières, les dessous de la terre. Le paysage «  descend  ». Les règnes cessent d'être des territoires séparés. Ils ne l’ont jamais été que dans ce que l’on voulait nous « inculquer ». Rappel qu’il est un temps où — nos esprits étaient entiers (…)

Alors oui. Contre-cultures et notre besoin de Principes actifs. Herbiers, pharmacopées, savoirs botaniques affleurent. Travaillent moins comme des substances que comme des relations. Ils infiltrent les corps, les souvenirs, les liens.

Polyphonie psychochimique. Bien sûr que ça cause et que ça ouvre.

J’ai compris par le jus la fraternité des espèces.

Étranges imaginaires en lisière liquide de confidence. Les poèmes poursuivent leur propre désir. Transmettent autant qu’ils propagent leurs savoirs. Ciel-qui-lit adopte des rythmes de germination, de dormance, de prolifération, de pollinisation…


Les émotions humaines ne sont plus que des sucs qui passent…


Pollens mauves. Les lignes ouvertes depuis le début du recueil commencent à se rejoindre. Pour des raisons de limites de signes et de contraintes éditoriales, ciel-qui-lit s’arrête là. Reviens pour n’en pas finir aux Racines inverses.

Comme « demeurer auprès de ce qui ne s’épuise pas ».

Son énigme qui persiste à la fin du recueil. Les racines n'indiquaient pas un motif ; elles donnaient une orientation. Celle d'une langue où le corps, le deuil, le végétal, l’amour, le sexe (de cul et de jonquille), les rêves et les formes de vie ne cessent de se rejoindre, de se traverser et de se transformer.


Faire espèce, faire famille, faire communauté…

Des « formes radicales du mélange »*, une incroyable métaphysique.

Personne ne « prend » la tête du mouvement.

Face à une disparition — qu’il s’agisse d’une enfant, d’une parente, d’une baleine, d’un insecte, d’un arbre, d’une espèce de fleur ou d’une falaise — une des solutions possibles est de faire apparaître autre chose.


* Emanuele Coccia, La vie des plantes : une métaphysique du mélange, Payot et Rivages, 2016


Anne Mulpas Juillet 2026

 
 
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