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Passer l’été

il y a 15 heures
3 min de lecture

Irène Gayraud

Éditions La Contre Allée, mai 2024



D’un juillet l’autre, qu’importent les trois mois de vie d’un livre sur les tables des librairies. Une oeuvre ne se décompose pas. Elle rhizome dans l’invisible.

 

Passer l’été.

 

Le recueil a vécu la rupture, le chaos d’un déménagement, l’exil d’une cité de béton à une autre. Voilà qu’il pointe et perce en ce nouveau juillet. Prend place dans la vacance de l’être. Passer l’été. Donc.

Le titre est sobre, avenant. La couverture elle-même a la couleur d’une croûte de pain dorée. Il y siège un soleil naïf, en fleur d’or, et des herbes dressées joliment folles.


Songe en balade. Frémit le son, forcément — comme dans un haïku solaire, le chant d’un « kigo » cigale. Le livre s’ouvre sur un chœur de trois épigraphes : Y arriba quemando el sol. Pouvoir évocatoire d’une guitare sèche et du chant, vibrante rocaille, de Violeta Parra. Son soleil, là-haut. Brûlant. La misère qui calcine tout autant. Puis Jacottet « …ce que j’ai vu dans les circonstances les plus claires et les plus banales. » Dickinson enfin, It can’t be summer - that got through… Qu’est-ce qui « est passé » ?

Ce ne peut être l’été… alors qu’est-ce donc ? …passeR l’été… Ciel-qui-lit chausse son désir, chope son bâton de curiosité. Se met en route. Mais on ne s’agite pas impunément en plein cagnard.

 

Juillet. Depuis début juin on attend/la pluie/C’est peu de dire qu’elle ne vient pas/On se souvient d’une phrase qui décrit/la première goutte de pluie tapant au carreau/comme un caillou/on se souvient (…) Le pommier au fond du jardin/largue tout ce qu’il peut/perd ses pommes encore vertes/ses feuilles jaunes/c’est son dernier recours/

Nous/ce que nous perdons/c’est le monde lui-même.

 

Alors_Ainsi, au premier poème, il n’est pas « envisageable » de faire demi-tour. JE rejoint NOUS dans L’été [qui] comme un coup de poing nous écrase. (ici un flash, Comme une brûlure rapprochée du soleil d’André Laude)

Ciel-qui-lit découvre un décor familial, un refuge déjà connu et comme celles/ceux qui l’habitent embrasse la sueur, épouse les gestes de sauve-garde des courgettes, des tomates, étend le linge, brosse les chats, époussette les cendres qui sans cesse reviennent, envahissent tout, le livre même… Les pages se couvrent/de petits points noirs./Ce ne sont pas des lettres. Et pour ciel-qui-lit, l’évidence frappe : « ici » tout est familier—plus rien n’est pareil. Quasi abruti, poème après poème, ciel-qui-lit incorpore l’implacable, subit « l’assommoir ». Sous le soleil exactement, « d’autres vies que la sienne »… et ce-pendant la sienne. (ici, on peut songer à « impliquer «, son étymologie et s’en débrouiller dans les plis arides du réel.)

S’il y a effort, s’il y a pénibilité, c’est ce qui brûle les yeux « du dedans ». C’est de sentir pointer, instinctivement, la tentation honteuse de détourner le regard, de fermer les écoutilles… (Avec un peu d’entraînement on parvient très bien/à ne plus rien écouter) Passer l’été décrit. Consigne. Recueille. Restitue.


Restitue ce qui est mort, ce qui meurt, ce qui résiste, vit encore… Et ce dans la poisse incandescente de l’air, sur le zinc brûlant, dans le bruit incessant des canadairs, la terre silencieuse et noircie, la plainte des bêtes…


Ainsi_Alors à chaque page-pas, la respiration s’accroche, ESPRIT&CORPS au même régime d’étouffantes, d’écrasantes sensations. Où est-il ce monde connu où la beauté ruisselle ?

« Ça » inspire d’un coup une interrogation franche, une adresse directe : Dites, devons-nous/éveiller nos petits/à ce qu’on appelle communément/la beauté du monde ?/Leur montrer/les feuilles des frênes/les fleurs encore fermées/les fauvettes (…) comme si tout cela était/sans fin ? Au désarroi qui se partage répond une bascule narrative : Ça y est enfin/cette année les journaux/ont cessé d’illustrer leurs reportages/avec des vidéos d’enfants à demis nus/qui jouent/et rient/sous les jets d’eaux des fontaines//Maintenant on voit les images (…)

Pré carré du déni cramé. Tableau de vie/écran du quotidien. « On » « Nous »… en variations de pronoms comme une cartographie de la conscience intime et collective. Une vision pour tous et toutes, pas de multiples interprétations : le monde brûle. Et de le

« voir » oui, ça fait mal au ventre/mais il était temps/que nous commencions à avoir peur.

 

Le monde brûle - et nous avec. Mais nous avons quelque chose (encore) à faire. (ici, bien sûr, Deleuze/Dostoïevsky et un sourire en prime). Parce qu’il y a « tout » ce qu’il reste - et que Passer l’été — par son existence même, tendresse sèche, inflammable — contribue à sauver. Parce qu’il y a évidemment

 

ce qu’il ne reste plus : le temps.


Anne Mulpas

Juillet 2025

 
 
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