Marelle
Julia Peker
Éditions L’Atelier contemporain, octobre 2024

Au premier coup d’œil, façon flipbook, dans le noir et blanc de l’impression, s’entremêlent les mots de la poète et les dessins de l’artiste. Il en naît une étrange impression initiale — celle que L’Angelus Novus, l’Ange de l’Histoire, de Paul Klee serait passé par une enceinte de fils barbelés pour arriver aussi tremblant que vif sous tes yeux, dans tes paumes.
Et puis en quatrième de couv’, cette première phrase de présentation : « Marelle est un recueil de poèmes cliniques. » Partant de MARELLE, ce jeu d’enfant tracé à la craie sur le sol qui t’a appris tant bien que mal à aller de la Terre au Ciel, tu trébuches sur CLINIQUE _ et entrevois un chemin plus labyrinthique, induisant lui aussi de « sortir par le haut ».
Petits palets de sens cognent et rebondissent dans ton crâne.
Clinique* adj. et n.f. est emprunté (1586) au bas latin clinicus, adjectif également employé sous la forme substantivée clinice « médecine exercée auprès du lit d’un malade ». Les mots latins sont calqués sur le grec klinikos « qui concerne le lit ». Substantivé au masculin à propos du médecin qui examine le malade au lit et au féminin klinikê (tekhnê) « médecine exercée au chevet du malade ». Klinikos est dérivé de klinê « lit », lui-même de klinein « pencher, incliner ».
Chevet** n.m. d’abord chevez (v. 1174) puis, par substitution de suffixe, chevet (v. 1450) est issu du latin capitium > dérivé de caput « tête » (-> chef), est d’abord un terme d’habillement, un corsage féminin se passant par la tête, à l’encolure d’une tunique. ; à l’époque médiévale, par extension, il a pris le sens de « tête de lit ».
Être au chevet… Coucher, dans le lit du poème, les corps de la souffrance, y prêter attention et soin. De ce qu’on « lit » de l’autre, recueillir l’indicible. L’habiller de mots… Et, en un Inventaire sensible, renoncer /à séparer les êtres et les choses/ à étouffer le chant/d’une voix nombreuse.
Ces lambeaux d’images (ici, penser à Charles Juliet) suffisent à faire flambeau et t’éclairer au seuil de ta lecture, à te réjouir de filer dans l’incertain qu’est chaque livre, et particulièrement dans celui-ci qu’on te dit être une succession de « reprises » de consultation… Hasard qui n’en est jamais un, tu chopes un monde peuplé de visages recousus.
…fil, tissage, nœuds et dénouements… Coudre, recoudre, en découdre ?
Ciel-qui-lit accepte « d’entrée de jeu » la proposition et s’engage dans le titre du premier poème, La fenêtre qui s’avère être glissée entre deux légo. Pour de vrai/pour de faux, va savoir ce qui se trame-tramera. Secret d’hirondelle et titre du second poème : Cache-cache. ESPRIT sourit au souvenir palpitant d’un autre cadre poétique. Baudelaire, son évocation qui annonce et rappelle l’éternel dialogue/tricotage du dehors/dedans. « Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. »
Isolé sur la page de gauche — comme le seront tous les autres — le titre est à la fois un cartel et un seuil. Peut-être comme un « avertissement au lecteur » :
— Écoute avec tes yeux. Lis avec tes oreilles. Ne brusque rien.
Gauche, droite, droite gauche. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers… Le « sens » de la lecture, l’énigme de l’Autre et la pelote du lien s’appréhendent par aller-retour, de bond en rebond
— ce déplacement du regard que seul le poème semble pouvoir restituer, si ce n’est élucider. Ainsi,
avant chaque tableau de vie qu’a « saisi » et nous offre la poète, Ciel-qui-lit peut choisir de se
recueillir et d’honorer la promesse de la rencontre à venir ou bien de glisser d’une page l’autre dans la solitude de ce qui se réveille/révèle in petto***. Ce détail apparemment anodin de mise en page
offre à « l’œil & le reste » un mouvement précieux, délicat. Comme une temporalité intérieure, une respiration intime. Le troisième poème, L’aveu, dilate la perspective autant qu’il la resserre : l’aveu est sans retour. Au quatrième poème, Marelle, cette fois le jeu est dessiné.
… une case pour le jour / une pour la nuit / aucune étoile ne déborde // quand on te demande de sauter / par-dessus ces astres trop bien rangés / tu ris de ne pas trouver l’élan …
Marelle. Marelle. Lecture cloche-pied_jeu boiteux — on peut être si sérieux quand on a juste dix ans. Ciel-qui-lit relance son palet. Noir, Partie de cartes, Tambour battant… Musique, silence, corps & regard, corps & âme trament un Royaume d’infinis Il était une fois en exil. Un royaume autant qu’une cour de récréation où chaque portrait/poème peint, esquisse de l’enfant, sa grandeur, sa profondeur — sa vaillance de funambule s’écrivant « à sa manière et avec sa matière » sur le fil de la vie, dans les dédales du singulier. Ce qui est épatant, c’est que dans le cabinet de la thérapeute comme dans le poème, il est possible de faire un faux-pas. Il est possible de tenter, de rater/raturer.
D’Entre les lignes — tes mots ont pris le pli /s’avancent sur des lignes parallèles / pour ne jamais croiser/ce qui pourrait remonter du dedans ou bien encore dans Le long couloir où sans début ni fin
/ les murs pivotent de coude / en coude emportés par ton vertige.
Marelle ne parle pas « à la place de ». Ne « prête » pas sa voix. Et surtout « ne prend pas la parole ».
Chaque poème est une adresse qui guide ciel-qui-lit vers le héros, l’héroïne de sa propre vie. Bien sûr, il y a des pièges. Le trou, Le bord du gouffre. Tout un univers Un poco agitato. Mais il y a Le chant des loups, leur ombre fascinante. L’imaginaire, le rêve, la créativité. Il y a Le cairn et tes yeux [qui] s’éclaircissent / illuminés par des nuances inconnues / l’ombre d’un bourgeon peut-être.
Chemin de ronde sur les remparts de la souffrance. Marelle joue avec les vivants, les fantômes, les mots [qui] nous frôlent / empruntés au silence et la langue de celui qui ne t’a pas nommé, le langage aseptisé qui glisse sans écorcher
Écheveau de questions. Ronde des jours. Plis et replis de l’existence.
Dans le silence ou en Un cri. Marelle rappelle (qu’) à la dernière page, quand la voix de ta mère déplie / un récit qui s’enfuit / dans la nuit des temps, il est encore et toujours la possibilité d’un retour
À la ligne.
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Clinique* et Chevet** : définitions issues du Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, édition Le Robert.
in petto*** : ici, le rappel que ce « en secret » vient de in pectore, c’est-à-dire « dans la poitrine ». Le boudoir de la tête, l’antichambre du regard, le siège des émotions… (envoyez vos propositions en mp, svp)
Anne Mulpas
Août 2025

