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Le Studio du Temps

il y a 15 heures
4 min de lecture

Nicolas Frize

Éditions Lignes, octobre 2024


à Ph. C. et F.B.

 

 


Entrée dans l’année 2025_le changement calendaire n’efface pas la perte, n’atténue aucune peine. (Jankélévitch : la mort, demi-savoir au creux de la durée). La création collective qui anime depuis des mois ne libère pas, bien au contraire, elle révèle la difficulté d’inviter l’imprévu poétique dans le quotidien commun, d’élargir la vision que se font certain.e.s d’un lieu public (en l’occurrence, une médiathèque) afin que ce dit-lieu ne soit pas un pénitencier de la découverte, une taule du désir. Assignant celle/celui qui vient à une fonction d’usager, un statut de consommateur culturel dans un cadre contraint par l’idée qu’on s’est fait, qu’on aurait assimilé, de la Connaissance.

Entrée dans l’année 2025_le monde enserre. Le froid semble gagner le cœur. Alors. Accepter l’hiver comme recueillement, préservation des semences affectives et intellectuelles intimes. Chérir les graines du sensible récoltées, engrangées au fil des saisons et de l’expérience qu’on en a tirée. Affectionner les réserves. Œuvrer pour que ce qui se prépare sous terre advienne et se partage.

La table, la bibliothèque comme des silos, des greniers d’abondance.    Hiverner (rien

qu’une poignée de jours, voire seulement quelques heures) afin de se laisser choisir, appeler par le livre. Pour qu’entre ses pages, l’espace de l’enfermement se déplie.

Le studio du temps

Maison centrale de Saint-Maur, 1991-2024

Ce sera donc un récit d’expérience qui aidera à passer du « submersif »  dégueulasse au

« subversif » constructif. L’insurrectionnel, précise E. Balibar en 4e de couv’.

Ciel-qui-lit entre dans le cadre posé. Dès la première page, cinq « circonstances et conjonctures » d’où germent : artistique&politique, conviction, nécessité, droit… travail prescrit, travail réel, le travaillant / le travailleur… pourquoi la prison… la fonction de l’artiste… Avec le livre, remodeler encore et encore les questions. Lire en écoute d’une voix polyphonique. Non pas « porte-parole » mais « témoignage ». Pas « direction » mais

« orchestration » et par elle tout un champ de rencontres où l’inouï serait à notre portée collective.

Sans juger, casser.

En commençant par tenter de desserrer l’étau des représentations.

Bien que construit avec exigence, rigueur, le récit coule comme un ruisseau qui saurait que le fleuve — et ses barrages — sommeille en lui. Construire, recruter, faire savoir. Le Studio du temps, studio de musique et de recherches sonores, se construit sous nos yeux. L’alter réflexion s’échafaude en même temps. Ciel-qui-lit s’étonne de son propre intérêt à suivre mesures et plans, à lire l’adresse à la population pénale, l’annonce de recrutement des détenus comme si « ciel-y-était ». Aller-retour d’expérience à expérience. Lecture-miroir. Résonance(s). La prison se détient elle-même. Elle donne à voir un pan cru, violent, de ce qui se joue dans les autres cellules de notre organisation sociétale.

Qu’est-ce qui nous meut ? Qu’est-ce qui, face    à l’autorité, la loi, peut naître et croître

« entre les murs » que nous avons érigés pour nous séparer les un.e.s des autres au sein de notre unique humanité ?

Taule-errance, écrit un détenu.

Passion profane, propose l’artiste. Oratorio de l’espérance : advenir_ensemble.

Préserver (chérir_bis repetita) la porosité de la vie, soupire Ciel-qui-lit comme si quelqu’un d’autre qu’iel-même pouvait l’entendre. Pas de création sans apprentissage, pas de formation, sans application sensible. La vacuité du terme « réinsertion » s’effrite. (Petit tas tombé, sur un air de Souchon.) Comment peut-on donner le goût à quiconque de faire partie d’une société dite « civile », en le privant de société ? La prison enserre à l’intérieur pour prétendre insérer à l’extérieur.

Corps frémissant, ventre noué, ESPRIT quitte le livre. Remue-méninges. Ciel-qui-lit reçoit sans rdv la foule d’adolescents piétinés qu’elle côtoie en atelier, jeunes gens écrasés par l’école quand elle s’est érigée en institution pénalisante, architecture carcérale, et non lieu de vie, d’accroissement de l’être.

Avant même la « communion » de soi à soi, de soi avec l’autre, l’art pourrait donc être la transmission, la mise à disposition d’outils d’appropriation, de coopération des imaginaires, des « désirs du désir de l’autre ». S’il est possible de « se faire confiance en prison », lieu de toutes les défiances, secrets, dissimulations, il est alors plus que probable d’accueillir l’autre partout ailleurs…

Formation-travail-création. (Ici, la voix de Ch. Dejours : écouter le travail vivant, le vivant du travail). Récit d’un projet follement rationnel. Le Studio du temps n’est pas un

« modèle » mais une inspiration. Pas besoin de fusée pour contempler la lune. (Soufflez, Madame, soufflez !)

L’artiste, le poète sont eux-mêmes « au/en travail ». Travail puisant dans la vie subjective, alimentant le collectif, se nourrissant de lui. Se nouant, se détachant, résistant ou se faisant

avaler par la « machine institutionnelle ». À commencer par celle que nous avons

incorporée à l’intérieur de nous-mêmes.

 

Il faut ainsi constamment et périodiquement, inventer un évènement pour redonner de la visibilité à l’invisible. Ligne suivante, référence est faite à l’architecte Claude Nicolas Ledoux : « Invente ou je te dévore ».

 

Liberté sur parole. Celle-là qu’on donne, qui ne peut être ni reprise, ni volée.

 

 

Anne Mulpas

Janvier 2025

 
 
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