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Je parle pas la langue

il y a 15 heures
4 min de lecture

Noëlle Mathis

éditions Isabelle Sauvage, juin 2025



Le livre nous ouvre ainsi :

 

« Je suis pétrie de langues. »

 

« Je cherche la langue perdue. » (…)

« D’ eux, je ne sais rien.

D’eux, je ne sais pas grand chose. D’eux, je connais la frontière. »

 

Entrer dans Je parle pas la langue, ce n’est pas éprouver un « manque de langue », pas même celui d’une langue étrangère au sens le plus immédiat, mais c’est se tenir d’emblée dans un lieu d’ombres et de lumières tressées — où la langue ne coïncide avec rien, pas même avec elle-même, où elle se dédouble, se déplace, se retire partiellement sans jamais disparaître.

 

Situation initiale ? Un appel téléphonique, une langue qui n’est pas partagée, et la nécessité du déplacement (physique, linguistique, affectif…).

 

« Je pars pour perdre la perte. » « Un billet simple vers la langue qui s’impose, qui s’est imposée. »

 

Ciel-qui-lit part ainsi et aussi, avec le même désir, la même nécessité. Sans appui stable, dans un texte dont les phrases, pourtant nettes, ciselées, ouvrent un espace où comprendre cesse d’être le premier réflexe, presque le premier désir.

 

« je parle pas la langue »

 

Éclats, surgissements — comme une présence insistante, irréductible, un chemin. La langue coupe le flux, tourmente la lecture, installe un déséquilibre qui n’est jamais corrigé. Ciel-qui-lit ne comprend pas tout, et le texte ne lui offre pas de réparer cet écart — il le maintient, comme une donnée constitutive de la lecture.

 

Affinités électives — en ballotage.

« Langue de boche. » « Trop de proche dans le boche. »

 

Pour ciel-qui-lit — et « je » et « moi » et tout le « dedans » avec — la présence de l’allemand engage immédiatement le corps en lecture. « Je » ne parle pas allemand. Ou si peu (cailloux, miettes, Petit Poucet). Les mots apparaissent, piquent la page, percent l’œil

— même lorsqu’ils ne sont que Schnee et Süßigkeiten, neige et douceur.

 

« je parle pas la langue »


Déchiffrage syllabe après syllabe, comme si lire redevenait un geste premier, hésitant. La traduction est là, bien sûr, offerte pas à pas par l’autrice, mais elle ne vient pas combler l’écart : elle le redouble, elle le met en tension.

 

« je comprends pas tout »

« ich verstehe nicht alles »

 

Ciel-qui-lit, à voix basse. Tente de trouver des appuis. Convoque, écoute — ce « quelque chose de la langue » qui parvient autrement — non par le sens immédiat, mais par la matière sonore et visuelle, par le rythme, par la façon dont les mots allemands occupent l’espace de la phrase française.

Et dans ce déplacement, Imaginaire s’active à son tour, mais de biais et en haletant — « je le sens sans le comprendre ». Avec le souvenir des traductions de Goethe, de Schiller, la prose plus âpre de Herta Müller (…) et la voix désincarnée de Google traduction. Ça accompagne, ça déplace, ça trouble encore davantage.

 

Lire, oui, (se) dédouble. Démultiplie.

 

Une autre langue affleure, plus souterraine, plus ancienne peut-être : celle de la mère. Non pas une figure à laquelle se rapporter, mais une source à partir de laquelle l’indicible se transmet. Des intonations, des manières de dire, des gestes qui ne passent pas par l’explication, mais par l’incorporation. Cette langue-là ne clarifie rien, elle insiste et travaille dans la mémoire du corps.

 

« wir kommen an, wir gehen weiter »

« on arrive, on repart »

 

D’une émotion, une sensation à une autre. Une strate, un pli, que le livre ne cesse de faire revenir et se mouvoir : celle du lieu, et plus précisément de la ferme. Travail, répétition, présence des animaux, matérialité des gestes — tout un monde qui ne se laisse pas immédiatement saisir par le langage, mais qui en constitue pourtant la condition. La langue ne décrit pas ce monde-là : elle en procède, elle en porte les traces, elle en garde la rudesse et la précision. Toute lestée qu’elle est par l’Expérience, retenue par elle. Les odeurs, qui introduisent un autre régime encore, peut-être le plus insaisissable de tous. L’odeur ne se traduit pas, ne se nomme pas sans reste, ne s’organise pas en système. Elle s’impose, traverse, persiste. En cela, elle offre une sorte de modèle pour ce que devient la langue dans ce livre : une présence à la fois évidente et irréductible, que l’on ne peut ni posséder ni fixer entièrement, mais avec laquelle on compose sa mémoire au présent.

« je parle pas la langue »

 


Langue étrangère, langue maternelle, langue intime.


Langue du lieu,


langue du corps.


« Langue de proches ». Aucune de ces langues ne vient prendre le dessus, aucune ne s’impose comme origine ou comme solution ; elles coexistent, se frottent, se déplacent mutuellement, et c’est dans cet entrelacement que quelque chose devient peut-être habitable. Ne pas parler une langue / qui est pourtant sienne. Une matière éprouvée, située, datée, localisée parfois, maintenue dans des circonstances précises.

 

La langue ne se dit pas, elle se vit. Histoires d’Histoire.

Racines et territoires.


L’Alsace-Lorraine éprise et prise. Reprise_parce que trouée de toute part.

 

Aucune dramatisation excessive. L’écriture choisit une tenue plus basse, plus constante, presque obstinée. La langue reste sobre, parfois minimale, comme si elle refusait d’ajouter à ce qui, déjà, résiste. Ciel-qui-lit fait alors l’expérience d’un lire sans traduire aussitôt, sans ramener à soi, sans combler les blancs. « Je » s’y tient aussi.

 

Joie éreintée.

 

« es kommt nicht / es bleibt »

« ça vient pas / ça reste »

 

Le chez soi, par chez nous d’une langue. Du parler tout entier. Ce qui pourrait être vécu comme un manque — ne pas comprendre, ne pas maîtriser — se déplace et devient une position désirante. Mission miss you. Une manière d’être dans la langue sans prétendre la posséder, de rester au bord sans s’effacer pour autant. Une manière, aussi, d’écouter la défaillance comme une forme de justesse précieuse.

 

« die sprache ist da, aber ich kann sie nicht halten »

« la langue est là, mais je ne peux pas la tenir » Pourtant, que cela tient…


Anne Mulpas

Avril 2026

 
 
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