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Anatomie d’une chute

il y a 12 heures
5 min de lecture

Justine Triet

Le Pacte, sortie française le 23 août 2023



A HAUTEUR

[ET AUTOUR D’ANATOMIE D’UNE CHUTE DE JUSTINE TRIET

 

En marge du texte qui doit s’écrire — deux chats de garde. Chat bi s’installe sur le bureau, chat noir se perche sur l’arbre en feutrine dans mon dos. Il est très probable et plus que possible que l’un des deux soupire : — c’est reparti pour un tour, camarade.

Fermer les yeux. Chercher un point de vue… Inviter les souvenirs à traduire ce qui, du film, est entré dans la chair, ce qui désormais infuse et se diffuse dans la mémoire. Voyons voir.

 

Écran noir. Le film entre par les oreilles. Préambule d’un raclement de gorge, deux voix – sorry / it’s okay. Et puis cette interrogation directe : — What do you want to know ? La question n’en finira pas de hanter, elle interroge ce que chacun.e attend/exige de la réponse. Intérieur jour. Et le réel jaillit : un visage, un second visage, bond et rebond d’une balle dans l’escalier, le chien déboule, la chope, repart aussi vite qu’il en est descendu dans le secret des étages.

Anatomie.

Les synonymes du mot « anatomie » — forme, nu, plastique, silhouette, proportions, musculature… — laissent songeuse, désignent ce que l’on étudie, pas le geste et la manière, encore moins les motivations de celui/celle qui observe ou est observé.e… chute > autopsie d’un meurtre.

Anatomie d’une (Anatomy of a Murder in English, s’il vous plaît !)

ON l’a dit :: ON a fait le lien.

Film de procès. Une femme (romancière, épouse, mère, amante…) est accusée du meurtre de son mari. Une femme mise à nue aux yeux de tous, face à son enfant dont l’ignorance naturelle craque tout au long du procès sous les mêmes pinces qui décortiquent sa mère.

Voilà. C’est (à peu près) dit.

Sauf que dans ce film, on ne dissèque pas le mort, mais la vivante :: ce qu’elle a fait/pas fait, ce qu’elle dit/ne dit pas, ce qu’elle écrit, qui elle aime, baise et comment, pourquoi, parce que. De la morgue au tribunal, une vie de femme passée au crible — tamis biblique de nos jugements. Anatomie… chute… Icare. Orgueil et désobéissance. Si l’homme est tombé, la femme a-t-elle le droit de déployer ses ailes ? Anatomie d’un couple, étude conjugale. La chute du Jardin d’Eden. L’amour, maladie originelle, le couple tout autant que le tribunal, le cirque médiatique, lieu de tous nos symptômes.

 

En marge du texte qui peine à s’écrire, Chat bi s’amuse à faire tomber ce qui encombre le bureau ; « symptômes » tombe, roule au sol, révèle ce qui s’y cachait de chute, de coïncidence*. Chat noir, parti se poster sur son coffre en bois, examine la rue et de son œil pulmonaire me la donne à entendre, à vivre à sa « manière » — What do you want to know ? Je ne sais toujours pas. Voyons voir.

 

Le « savoir » glisse vers le « connaître ». Que sait-on, que peut-on savoir d’un être, de sa vie ? Que veut-on (véritablement ?) connaître (et donc apprendre ?) de lui ? Interrogatoire judicaire, expertise scientifique, énoncé psychanalytique, commentaire journalistique, joute oratoire plombée de « philosophie de savant »… Un sacré outillage taille, déchire l’intime, le tissu de chair narrative. Mais plus on en découd avec la vérité, plus elle se défile. La vérité est une fiction ?

 

En marge du texte qui s’éreinte à saisir, les deux chats s’excitent, s’agacent d’un doute qui papillonne au plafond, effleure les vitres avant de retrouver le ciel.


— What do you want to know ?


Chat bi s’allonge sur le parquet, fait le chien, chat noir recrache des boules d’herbe dans lesquels je trouve des bouts d’un poème de Serge Pey (ayant croisé Lacan) : — Ma vérité ment depuis quelques jours ... la poésie n’imagine pas, la poésie jamais n’imagine, il faut dire et insister sur cela…. Voyons voir.


Une romancière, son étudiante, la balle donc, le chien, l’enfant mal voyant, des deux femmes le dialogue empêché, la musique de 50 cent comme un esprit cogneur, une laisse/fil rouge qui sous l’impulsion animale échappe à la main de l’enfant, la neige qui insonorise, calfeutre, cristallise l’invisible du drame, le corps du père, l’enfant, la mère, le chien, des cris, des pleurs, puis tout un défilé de personnages, leur ronde brutale.

Anatomie d’une chute.

Maîtrise, flux, immobilisme et fluidité.

La violence en vues de près, de loin, du dessus. Contre-plongées, mouvements, dédoublements de regards. Reconstitutions, enregistrements, transcriptions, flash-backs. Les positions de la caméra, la variation des plans révèlent la fixité de notre regard. Regard qui pense, ne voit plus, n’écoute plus le mouvant. Ne sait plus ce qu’est la « zone de contact » qui le lie au vivant.

Dedans-Dehors.

La même nuit, le même trouble avec ou sans lumière. Retour à l’enfant, le chien, chacun à sa façon, visionnaires. L’enfant joue du piano. Albeniz et Chopin. Le chien veille, accompagne. Chopin… Que peut-on faire de mieux que de rejouer sans cesse nos préludes ?

 

Dans ce qui émarge du texte, chat bi fait ses griffes sur le tapis du présent, saute sur le canapé. S’enroule sur lui-même pour rêver. Aux franges de la réflexion, ma pensée s’effiloche.

— What do you want to know ?

Chat noir passe sous mon nez, piétine le clavier rétro-éclairé, ainsi fait naître sur la page une phrase inaudible. Glissement du point de vue. Ecrire le texte à hauteur de chat comme le film est  à hauteur de chien ? Ecouter les images — depuis cet autre temps qu’est celui du souvenir sensible ? Voyons voir.

 

Le chien, son regard de chien, la sympathie qu’il révèle en nous. Comment exprimer le sentiment que c’est avec lui et par lui, ce regard-là, « transperçant », que se raconte le réel ? Que le réel nous la raconte ? Passant de l’enquête à la quête, délaissant la preuve pour l’intuition. La « matière » de l’intuition. Ses rythmes singuliers.

Alors ::

Anatomie illusoire — sans doute.

Quelque chose trouble, échappe encore.

…la vérité sort de la bouche de l’enfant, dit-on. La vérité, comme un poème, plus encore qu’une histoire. L’enfant donne voix au mort. Nous rappelle qu’il faut voir ce qui est au-delà des yeux, en arrière du regard. Là où cela qu’on ne voit pas, nous touche. L’invisible, dans l’épaisseur du corps.** Où l’altérité est ce qui nous est le plus intime.

Puisque toujours, l’autre nous réalise***.

Un poème donc.

Un poème qui se clôt et ainsi s’ouvre sur l’image d’un enfant qui, après tant de jours, de mois à être martelé, écrasé par des mots trop adultes, flaire le cou, la chevelure de sa mère, y retrouve ce qu’il connaît d’elle et de lui.

Intérieur nuit — et finalement, le chien, contre lequel la mère se blottit et trouve une trêve entre elle et la réalité brutale du monde, est bien un chien.

  

* : « Il se passe là quelque chose qui ne devrait pas avoir lieu – comme tout ce qui arrive, en somme, un lapsus, une chute, une défaillance, une faute, un symptôme (et symptôme, vous le savez, cela veut dire aussi la chute : le cas, l'événement malheureux, la coïncidence, l'échéance, la méchante). » Jacques Derrida, A poil devant un chat, in L'animal que donc je suis, Éditions Galilée, 2006.

 

 ** et *** : Bernard Noël, Journal du regard, Éditions P.O.L, 2015

 

 

Anne Mulpas

Mars 2024

 
 
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